Une entrevue du journal canora avec Mr. Jean-Marie Vianney

Coordonnateur du CNFO

 

Mr. Jean-Marie Vianney

La défense de nos droits en tant que Canadiennes et Canadiens d’ascendance Africaine Noire commence d’abord par une bonne compréhension de notre propre histoire : Qui nous sommes, nos origines, notre culture et notre propre histoire écrite par nous -mêmes et pour nous-mêmes. Une histoire de notre présence de plus de 400 ans au Canada!

 

Canora:Bonjour Mr. Jean-Marie Vianney! Merci beaucoup d’avoir accepté l’invitation du journal canora pour une entrevue au sujet de votre organisation. Vous êtes l’un des membres fondateurs de la Coalition des Noirs Francophones de l’Ontario :  d’où vous est venue l’idée de créer une telle association?

JMV: Une coalition, c’est d’abord un ensemble d’individus et d’organismes et associations qui se sont mis ensemble pour défendre leurs intérêts pour une cause commune, souvent humanitaire, politique, sociale ou religieuse. C’est dans cette perspective que le CNFO a été créé pour mieux représenter les enjeux auxquels font face les Noirs Francophones de l’Ontario, compte tenu de leur histoire passée, présente et à venir. S’il est vrai qu’il y a eu de tentatives dans le passé, qui n’ont pas produit les résultats escomptés, il est tout aussi vrai qu’à l’heure actuelle, les besoins des populations Noires en Ontario ont changé, nous sommes 52,4% de la population noire du Canada en Ontario et la plus importante du pays, les besoins se sont agrandis et diversifiés à tel point qu’un organisme comme le nôtre était tant attendu. Nous formons selon les sources de statistique canada du sondage 2016, une population de 1,2 millions et 3,5 % de la population du Canada.

Le CNFO est donc un organisme porte-parole qui entend défendre et promouvoir la cause commune des Noirs et Afro-Descendants Francophones de toutes les générations vivant dans la province de l’Ontario. Parmi les enjeux auxquels sont exposés je pourrais citer par exemple la reconnaissance, l’accès à la justice, le décrochage scolaire, le profilage racial, la pauvreté, le haut niveau de chômage etc.

Pour nous, faire partie d’une coalition ne signifie pas pour autant être enfermé sur soi-même. Nous sommes en coalition parce que nous ne voulons pas résoudre nos problèmes de manière isolée, chacun chez soi et Dieu pour tous. Nous sommes ensemble parce que nous voulons mieux déterminer nos paramètres. Lors de nos diverses rencontres, nous nous posons souvent les mêmes questions sur les mêmes enjeux qui nous privent de jouir comme toutes les autres Canadiens et tous les autres canadiens. L’histoire des Noirs Francophones que nous sommes en train de vivre en Ontario est la nôtre, nous voulons la maîtriser pour mieux se positionner comme communauté dans le concert de toute la population ontarienne. Sous ma coordination, j’ai toujours dit à mes collègues de penser autrement et de recontexualiser nos défis en fonction des réalités ontariennes. Au fait, tous les yeux des Francophones Noirs de l’Ontario sont braqués sur la CNFO : vont-ils réussir leur pari?

 

 

Canora : Pour vous, que signifie le terme « Noir » lorsqu’il est usité pour désigner un groupe d’humains?

JMV: Pour moi, le mot « Noir » a une connotation très forte. Lorsque les gens le prononcent, dans le fin-fond de leurs têtes, je crois qu’ils pensent d’abord aux termes ‘minorités visibles ». Un enjeu comme le profilage racial touche particulièrement les personnes d’ascendance africaine, bref des noirs d’abord. C’est là une réalité que l’on ne peut pas nier ni négliger même si elle n’est pas très documentée.

En ce qui me concerne, moi je n’ai pas honte d’utiliser ce terme, même si par le passé durant des siècles, être Noir était synonyme d’être esclave. Aujourd’hui, ce terme a pris une envolée. Ceux et celles qui l’utilisent en assument pleinement la charge. Au cours des trois dernières décennies, en commençant par les États-Unis grâce aux slogans créés par les Afro-Américains tels que « Black is beautiful », ‘’Black lives matters’’ le mot « Noir » a commencé à avoir un contenu positif. S’il est vrai que le terme « noir » continue à être associé à tout ce qui est négatif comme  » le marché noir », « les années noires », au sein du CNFO, nous ne voyons pas en cela comme un obstacle pour continuer à faire toutes nos revendications et plaidoyers.

Comme je le disais à votre première question, l’Ontario est la province qui a le plus grand nombre de personnes Noires au Canada. Cette identité est aussi renforcée par notre diversité comme communauté, notre présence passé, actuelle et futur au sein de la société, nos différentes langues ethniques que nous parlons : douala, swahili, lingala, haussa, somali, bambara etc. La CNFO entend promouvoir nos acquis dans cette Ontario diversifiée et inclusive en même temps. Personnellement, je ne pense pas que nous ne pouvons pas ne pas être Noirs. Nous sommes ce que Dieu nous a créés et nous en somme fiers. Avec plus d’un million de Noirs au Canada, statistiquement, nous comptons et voulons démontrer notre contribution par nos actions.

 

Canora :Le terme ‘Noir » a-t-il toujours eu le même sens dans l’histoire?

JMV: Je ne saurais pas répondre à ta question parce que tout simplement, je n’ai pas encore fait de recherche là-dessus.  Tout ce que je peux dire, c’est que nous ne sommes plus invisibles. Avec des évènements culturels comme Caribana ici à Toronto et le Festival International des Nuits d’Afrique de Montréal, nos différentes cultures ébènes sont de plus en plus présentes. Quand je regarde et participe aux carnavals de Caribana chaque année à Toronto, je vois que nous venons de loin. Malgré nos singularités particulières, cet évènement culturel qui attire plusieurs milliers de carnavaliers est une démonstration, à mon sens que les Ontaroises et Ontarois Noirs assument avec fierté le port du terme « Noir »

Canora : Quels sont les autres sens que ce terme a eus?

JMV: Ce terme a eu plusieurs sens, usités surtout par les Racistes pour dénigrer les personnes de couleur dont les Noirs en particulier. Pour ces gens-là, être Noirs signifie être fainéant, idiot. Il s’agit là d’une xénophobie, d’une haine envers les Noirs, attitudes et perceptions que la CNFO combat avec vigueur. Ces perceptions sont collées à nos communautés par celles et ceux qui ne nous connaissent pas.

Nous ne sommes pas ce que les autres pensent de nous. Nous, au sein du CNFO rêvons grand! Ces insultes appartiennent au passé. Ces gens là qui nous lancent des boutades ont souvent de la haine d’eux-mêmes et souvent poussés par l’ignorance. Au sein de notre coalition, j’ai toujours dit à nos membres  » Nous, on n’a pas besoin de les détester, mais de les éduquer afin qu’ils changent et guérissent dans leurs cœurs et esprit. Nous sommes, après tout membres de la race humaine, comme eux, créés par le même Dieu.

Canora : Quelle est l’opinion de la Coalition des Noirs Francophones de l’Ontario sur le racisme anti-Noir?

JMV: Il s’agit-là d’une forme de racisme virulente comme le prouve de nombreuses études à travers l’Europe et l’Amérique du Nord. Cette forme de racisme qui a perduré depuis plusieurs siècles a même poussé au cours des dernières années les Nations Unies à déclarer les années 2015-2024 la décennie des personnes Noires et d’ascendance africaine. Pourquoi les communautés Noires sont-elles au plus bas échelon social? Qu’est-ce qui a été fait par les différents gouvernements qui se sont succédés en Ontario pour adresser ce problème? Je suis content que le gouvernement actuel voudrait mettre sur pieds un Secrétariat à ce sujet chargé d’étudier et de trouver des solutions concrètes et durables contre le racisme anti-Noir.

Le CNFO ne peut que saluer une telle initiative, surtout quand elle reçoit depuis sa fondation nombre de plaintes provenant des communautés Noires relatives aux abus dans les écoles publiques, le système carcéral, la Justice et même les institutions gouvernementales, où des fonctionnaires méritants se voient plafonnés alors qu’ils ont toujours été bien côtés et performants!

 

Canora: Avez-vous déjà participé à une session de formation en « anti-racisme »?

JMV: Oui, j’en ai participé à plusieurs. Il faut dire que toutes ne se ressemblent pas. J’encourage toutes les personnes qui veulent suivre ce genre de formation. C’est que j’ai appris par exemple, c’est la capacité de dépister les perceptions autour de moi, les camouflages. Grâce aux séminaires sur l’antiracisme, je suis maintenant capable de rapporter tous les incidents où j’ai été victime avec précision et surtout de ne jamais me laisser intimider.

J’ai toujours dit que dorénavant que rien de ce qui se fait sur nous ne doit se faire sans nous. Beaucoup de gens dans nos communautés qui ont été traumatisés dans des incidents à caractère raciste ou discriminatoire ne se sont jamais remis de leurs traumatismes. Au niveau de la CNFO, nous travaillons d’arrache-pied pour encadrer ces frères et sœurs. Il nous faut tous nous mettre autour de la table pour parler de nos défis en tant que Noirs Francophones en Ontario et mettre sur pied des stratégies pour équiper les nôtres. La CNFO vise plus haut et veut avoir un grand impact.

Canora :Comment la Coalition des Noirs de l’Ontario entend-t-elle être un organisme avant-garde en ce qui concerne la protection des droits des Noirs?

JMV: Nous le faisons de plusieurs manières d’abord en éduquant, informant et défendant les droits de nos membres. Ceci par exemple, en accompagnant les parents au niveau de l’éducation . Par exemple, nous avions dû accompagner un parent Noir dont le fils de 6 ans avait plus de 40 suspensions à l’école alors que ses camarades de classe qui ne sont pas Noirs et qui affichaient le même type de comportement n’ont jamais été punis de manière démesurée.

Un autre exemple est celui de la criminalisation dans le système scolaire. Lorsque le Directeur de l’école et les enseignants n’arrivent pas à résoudre des problèmes avec certains élèves Noirs. La CNFO entend travailler avec les écoles pour élaborer des stratégies sur les actions punitives qui tiennent comptent de la culture des élèves.

Lorsqu’un parent Noir francophone qui se trouve sur son lieu de travail et qui reçoit un appel de la direction de l’école pour venir prendre sa fille ou son fils, ce genre d’approche est un échec. En effet, si la direction de l’école qui dispose de toutes les ressources humaines ne parvient pas à résoudre un problème de discipline, alors l’école aura échoué dans sa mission.

Au niveau de la police, la CNFO entend travailler les services de la police chargés des relations avec la communauté pour mieux cerner la problématique du profilage racial aussi bien dans les institutions carcérales et sur les routes nationales. Nous comptons aussi outillés nos membres pour qu’ils soient bien informés sur les divers enjeux qui touchent nos communautés (immigration, politique, académique, financier etc.).Noussommes donc engagés à préparer nos communautés dans ce sens là. Notre contribution doit être soutenue et encouragée.

Canora: Selon vous, existe-t-il une alternative ou des alternatives pour utiliser le terme « Noir »?

JMV: À vrai dire, au niveau de la CNFO, nous ne sommes pas très préoccupés par la recherche d’une alternative des termes utilisés par le public en ces jours. La terminologie appropriée bien qu’importante n’est pas à l’ordre du jour. À partir de ces termes, nous on veut rapidement passer à autre chose. Il y a le folklore et la culture. Il faut s’attaquer aux plus grands enjeux. Il nous faut investir dans certains secteurs. Peut-être que le temps nous dira et il faut se dire en terminant que le travail que nous sommes entrain de faire aujourd’hui, continuera par d’autres  avec une autre perspective il faut rester ouvert…

Canora: Le groupe d’humains d’ascendance africaine semble être le seul à être nommé ou identifié par la couleur de leur peau : Pourquoi en est-il ainsi?

JMV: Il s’agit-là d’une appellation de ceux qui voulaient carrément classer les Africains avec une catégorie rattachée seulement à la couleur de leur peau, qui rappelons-le comprend différents tons du noir en passant par le brun. On sait aussi que les Chinois par exemple n’ont jamais accepté d’être appelés « Jaunes » et ils ont réussi. Depuis lors, plus personne n’ose encore appeler les Chinois « Jaunes » . Ils sont tout simplement appelés ‘Chinois ».

En ce qui concerne les « Noirs », le problème est un peu plus complexe. Étant donné que l’Afrique est subdivisée en plusieurs zones comprenant des peuples aux différents teints de la peau dont certains sont Blancs, il a semblé facile d’utiliser le terme « Noir » pour désigner la majorité des peuples originaires de cette partie de la planète Terre; surtout ici dans le contexte canadien et en Amérique du nord ou cette dénomination pourrait nous permettre de développer stratégiquement un grand groupe d’influence et de changer des choses. Vous êtes d’accord avec moi qu’en Afrique, cette dénomination n’aurait pas de sens.

Canora :Y a-t-il un lien entre racisme et situation économique?

JMV: Le racisme est une maladie. Une maladie qui a des conséquences très néfastes sur les individus qui en sont victimes et notre société. Comme dans la fable de Jean Lafontaine, les animaux malades de la peste, lorsqu’un pays peuplé en majorité par les « Blancs » et qu’une crise économique survienne, celles et ceux qui sont le public aura tendance à accuser les immigrants, surtout Noirs et les autres minorités religieuses, sexuelles… comme étant les voleurs d’emploi alors qu’ils n’ont rien à voir avec la crise. De manière générale, une situation économique défavorable accentue les actes de racisme envers les gens de couleur, et plus particulièrement les ‘Noirs ». C’est pour cette raison que nous devons nous mettre ensemble pour lutter et mettre fin à ce fléau; le silence n’est pas le meilleur allié pour la mise à mort du racisme et de toutes les formes de discriminations.

 

Je vous remercie Monsieur Jean Marie Vianney pour votre temps.

Entrevue réalisée par Mr. Lumembo Tshiswaka

Rédacteur en Chef au journal Canora