Paul-François Sylvestre

Le bonheur a-t-il un goût, une couleur, une odeur? Voilà la question à laquelle Didier Leclair tente de répondre dans le roman Le bonheur est un parfum sans nom. Le personnage principal, et narrateur, est un romancier qui fait partie d’un quintette de jazz. L’histoire que raconte Leclair est parfumée de cette musique.

Le nom du narrateur n’est jamais mentionné. On sait qu’il a 50 ans, vit à Toronto, est séparé de sa femme et a deux enfants, un garçon et une fille. C’est un homme noir élégant portant un chapeau en feutre (comme Didier Leclair).

Les noms de plusieurs jazzmen, eux, sont mentionnés. Je ne m’y connais pas en musique, en jazz surtout, mais j’ai déjà entendu parler de Miles Davis, Duke Ellington ou Dave Brubek, vaguement. Les noms suivants me sont cependant complètement inconnus: Ben Webster, John Coltrane, Ornette Coleman, Eric Dolphy et Kenny Clarke qui étayent le récit.

L’auteur m’a rappelé que le jazz est né d’un peuple réduit à l’esclavage et que, «même dans l’adversité, il peut naître une rose». Pour Leclair, le musicien de jazz ressemble à un écrivain «puisqu’il est l’ami du temps, l’ami du rythme qui transporte vers un ailleurs».

Le narrateur-protagoniste est un écrivain qui n’a pas écrit une ligne depuis quatre ans. Son éditeur lui propose un ouvrage sur les Grands Lacs d’Afrique, puis un Guinéen lui demande d’écrire sa biographie. Le narrateur préfère écrire un roman, celui que nous lisons.

Le texte est parsemé de réflexions sur l’écriture. Leclair souligne, par exemple, que l’écrivain «renaît à chaque fois qu’il trouve un lecteur». Il note que Jorge Luis Borges croyait à la réincarnation des écrivains en livre, puis il se compare à un personnage du romancier Julian Barnes; il souligne aussi que, pour Romain Gary, «la réalité n’est pas une inspiration pour la littérature», c’est le contraire.

Selon l’auteur, écrire un livre «est à la fois un cri à l’aide et un bras d’honneur envers tous ceux qui prétendent comprendre son angoisse». Plus loin, il précise: «Je veux disparaître entre les pages de mon manuscrit. Devenir un point d’interrogation, quelque chose qui a la gueule ouverte et réclame une réponse, n’importe quelle réponse à la raison d’être.»

Le style de Didier Leclair est toujours finement ciselé. Son personnage tombe amoureux d’une dame mystérieuse à laquelle il donne le nom de Miss Perfumado. L’auteur écrit alors: «Tu as tatoué ton image sur la rétine de mes yeux et je rentre chez moi pour revoir le film de ton passage, au ralenti.» On imagine les accents de jazz qui ponctuent ce film.

Ce roman permet à Leclair de réfléchir sur des sujets comme l’identité et les minorités visibles. Il souligne comment, avec le temps, une personne perd son statut d’Africain d’Afrique. Il commence d’abord «à rêver au continent noir comme un touriste qui souhaite jouir du soleil», puis après dix ans, il devient un Africain du Canada. «Vingt hivers et plus, c’est fini. On a pratiquement tout oublié. On devient Canadien d’Afrique…»

Le poète, essayiste et philosophe américain Ralph Waldo Emerson a écrit que «le bonheur est un parfum que l’on ne peut répandre sur autrui sans en faire rejaillir quelques gouttes sur soi-même». Ce sont des gouttes de bonheur littéraire que Leclair fait rejaillir sur son lectorat, tout en lui rappelant que «l’amour est un apprentissage et chaque erreur nous renvoie à la case départ».

Didier Leclair, Le bonheur est un parfum sans nom, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Indociles, 2017, 254 pages, 21,95 $.